Apprenons le secteur du livre à l’heure du numérique à M. Beigbeder

Hier soir, je me suis abruti une fois de plus en regardant la télévision (Renaud – J'ai raté téléfoot, entre autres 😉 ) et plus particulièrement « On n'est pas couché » sur France 2. Je passe sur le pitoyable débat avec M. Mélenchon en laissant le soin à d'autres de faire le point sur celui-ci pour me consacrer à l'interview de M. Beigbeder.

Durant ladite interview, M. Beigbeder s'en est pris, de manière excessivement agressive, au livre électronique. Comme les chroniqueuses présentes sur le plateau sont du même avis et n'ont émis aucune réserve (et c'est leurs droits les plus stricts), je me vois obligé de répondre à ces attaques ici même.

Néanmoins, je préviens : cela m'énerve de répondre encore et toujours à ces mêmes attaques dont les arguments n'ont toujours pas été renouvelés donc ma réponse sera agressive et incomplète. J'en ai marre que le numérique ne soit pas vu comme une opportunité mais comme l'enfer ! J'en ai marre que les personnes de la communauté internet se fassent taxer de pirates-communistes et autres adjectifs péjoratifs ! Libre à d'autres personnes qui ont encore le courage de répondre à de telles inepties de manière exhaustive de le faire. Je n'aurai pas non plus la prétention de relater le débat qui a eu lieu sur le plateau de manière chronologique.

Avant de commencer, je tiens également à préciser que je suis plutôt neutre dans le débat : je n'ai pas d'actions ni d'intérêts chez qui que ce soit (maison d'édition, fabricant de tablettes électroniques …). Ensuite, je n'ai pas encore succombé aux sirènes de la tablette électronique, pour des raisons indépendantes de ce débat. Je suis donc encore à l'ère pré-numérique, tout comme les personnes auxquelles je vais m'en prendre ci-dessous.

On y va.

Pour résumer : M. Beigbeder est inquiet car il craint que le livre version papier soit en train de vivre ces derniers instants et qu'il n'emporte avec lui le plaisir de la lecture.

Déjà, je ne vois pas le lien entre livre version papier et plaisir de lire. Si le plaisir de la lecture provient uniquement du support, j'ai envie de dire qu'on n'est pas dans la merde et que le plaisir de lire est déjà mort ! Les sensations sont différentes (on ne sent pas les mêmes odeurs, on ne tourne pas les pages de la même façon) mais le plaisir demeure : on est emporté dans l'histoire, transporté dans le monde que l'auteur a construit. Je veux bien admettre que le support peut jouer un rôle chez certaines personnes mais je ne suis pas d'accord pour dire que tout repose sur lui. Tant qu'à faire, je rappelle que les technologies ont évolué et qu'il est largement moins difficile aujourd'hui qu'hier de lire de manière prolongée sur un écran.

En revanche, je suis d'accord sur un point soulevé durant le débat : l'école ne fait plus découvrir aux jeunes le plaisir de la lecture. Elle est, en effet, trop focalisée sur la nécessité de leur montrer qu'à la page X de tel livre, il y a une figure de style. Il faut faire lire les jeunes, vérifier leur compréhension de l'œuvre et ensuite, leur monter comment l'auteur à enrichit son œuvre à l'aide de procédés rhétoriques et pas l'inverse ! Mais là encore, je parle dans le vent … D'année en année, on nous promet des réformes de l'éducation qui ne viennent jamais. Il est vrai qu'il est plus facile d'aller dans le mur … Quand je vois des politiques de gauche me dire que la jeunesse sera leur priorité dans le cas d'une alternance, je me marre ! Et c'est bien dommage.

M. Beigbeder l'assure : la disparition de livre papier est provoquée par le livre électronique ! Après tout, le méchant numérique à tuer l'industrie du disque, alors pourquoi épargnerait-il le monde de l'édition ?

Premier argument : « regardez, vous avez déjà eu du mal à vous procurer certains ouvrages et cela ne va pas aller en s'arrangeant ».

Heu … ouais … l'économie du livre électronique n'est pas encore en plein essor et vous constatez déjà que des ouvrages sont difficiles à se procurer. Ce n'est donc peut-être pas le livre électronique qui tue le livre papier. Tout comme le marché du disque, les maisons d'édition choisissent ce qui sera publié, re-publié ou non et décident de ce fait de la diversité du marché. Certains artistes seront tout bonnement ignorés ou non reconduits. Point !

Le débat s'arrête là sur ce point car je n'ai pas envie d'entendre des arguments tels que « oui mais si les maisons de disque font des choix, c'est qu'elles ne peuvent plus financer toute l'édition à cause du numérique » qui sont hors de propos, totalement faux et pas vraiment nouveaux.

Le deuxième argument est avancé par M. Carlier : avec le livre électronique, on ne peut plus acheter des exemplaires d'une œuvre que l'on a aimée pour en faire profiter nos proches / ceux que l'on aime.

Avant de répondre, je souhaite faire une mise au point : il faut arrêter de nous prendre pour des cons : vous n'achetez pas un exemplaire pour chacun de vos proches : vous faites tourner votre exemplaire. C'est la réponse qui a été faite aux prétendus malfrats de l'internet lors du vote de la loi dite HADOPI. Il est donc naturel que je dirige cet argument sur ceux-là mêmes qui l'ont lancé pour qu'ils puissent constater à quel point cela fait plaisir de le recevoir en pleine face !

Maintenant je vais répondre à l'argument : oui, c'est vrai, on ne peut pas partager son livre électronique. Mais, à qui la faute ? Aux fameux DRM bien entendu ! Ces technologies de mort imposées lors de l'achat d'une œuvre (musique, livre, jeux vidéo, ...) numérique ! En effet, on ne peut plus faire découvrir une œuvre que l'on aime alors que le numérique offre cette chance ! C'est justement cela qui est aberrant : les distributeurs ne profitent pas de cette opportunité et font ainsi trinquer les artistes par leur aveuglement !

Le troisième argument, « le livre électronique va suppléer le livre papier » a déjà été contrasté par M. De Closets sur le plateau. En effet, M. De Closets a rappelé, avec l'exemple du rasoir manuel versus le rasoir électrique que des concepts similaires peuvent coexister voire se compléter sans aucun problème et notamment lorsque l'on touche au domaine du ressenti, du subjectif. Les ordinateurs portables n'ont pas remplacé les ordinateurs « fixes/de bureau » malgré un besoin de mobilité grandissant. Les tablettes et smartphones ne remplaceront pas les ordinateurs classiques. Je n'ai rien de plus à ajouter, tout a déjà été dit sur le plateau.

On arrive à l'argument qui me tue et qui est totalement inédit (sic!) : « il y en a marre de la culture du gratuit ! Les artistes aussi ont besoin d'argent pour vivre » dixit M. Beigbeder.

En premier, il advient de se demander si l'art doit être rémunéré. C'est une question veille comme le monde et un sujet classique de philosophie et on regardera dans le passé pour y répondre. Chacun a son opinion sur ce point et il convient de la respecter.

Ensuite, on constate, une fois de plus, la généralisation qui est faite : on met tout le monde dans le même sac :

  • Oui, il y a ceux qui ne payeront jamais tant qu'ils peuvent avoir l'œuvre gratuitement.
  • Mais il y a aussi ceux qui réclament le juste prix et non pas un prix excessif. Le numérique allège les coûts de production lorsqu'il s'agit de produire en masse. Le conso-acteur veut donc que cette baisse soit répercutée sur le prix de vente. Dans l'attente, il procède à une sorte de boycott des produits qui se manifeste par un téléchargement illégal. Un allégement des prix de vente serait une opportunité de propager la culture à une masse toujours plus importante ! En des termes économiques : l'effet volume compensera la baisse du prix de vente !
  • D'autres réclament une offre attractive : pas de DRM (puisque M. Carlier a souligné, involontairement, leur effet néfaste), une offre adaptée à son temps et aux technologies disponibles (exemple pour un film : sous-titres, HD, VO, …) et une offre qui arrête de se moquer de nous (on reparle des 15 minutes de pub/avertissement anti-copie au début de DVD commercial ?).
  • Il y a aussi les personnes qui ne veulent pas financer un système pourri pour des raisons éthiques. Fut un temps, les artistes étaient récompensés directement, sans intermédiaires qui s'engraissent et les pillent au lieu de les défendre comme ils le prétendent. C'était la belle époque du mécénat. Il faut admettre cette alternative : il suffit de regarder le nombre de systèmes de donation ou de Crowd-funding qui sont de plus en plus utilisés pour comprendre que ce modèle sorti du passé est un modèle d'avenir.
  • Il y a ceux qui militent pour que les œuvres circulent librement, que les idées ne soient pas verrouillées par quelques élites. Bref, ces gens veulent partager, notion qui semble être si chère à M. Carlier. Demander une circulation libre des œuvres, ce n'est pas demander à ce que tout soit gratuit mais c'est participer à l'émergence de nouveaux modèles économiques plus justes pour l'artiste et pour le client.
  • Et enfin, il y a ceux qui veulent plusieurs de ces éléments en même temps 😀

En tout cas, quand je lis ceux qui sont opposés au système actuel comme Paul Da Silva ou le Parti Pirate, je ne vois pas d'appels à la culture du gratuit mais un appel à une conso-action plus équitable pour tous (sauf pour ceux qui s'engraissent).

Le problème vient des distributeurs (majors, maisons d'édition) qui ne veulent pas admettre que leur métier a changé, voir est dépassé par l'émergence du numérique et qui veulent continuer à enfler le consommateur comme avant, quand aucune alternative n'existait. La chute des distributeurs n'est pas un problème en soi. Puisqu'on parle de culture, je vais étaler la mienne : Schumpeter, économiste de son vivant, expliquait le mécanisme de destruction créatrice : les entreprises dépassées par leur temps et/ou par la technologie meurent automatiquement et systématiquement (= il ne sert à rien de les maintenir en vie, c'est une perte de temps) et les emplois qu'elles généraient sont transformés et versés dans les entreprises innovantes nouvellement créees. Il ne faut donc pas avoir peur des nouvelles idées. Il faut accepter les périodes de transition.

Il faut croire en l'humanité et en sa force à trouver des solutions. Les œuvres doivent être libres, attractives, adaptées à leur temps. De « nouveaux » modèles économiques plus justes ont/vont émergés/er et doivent être encouragés.

Le numérique est une chance de diffuser plus largement les œuvres de l'esprit et de promouvoir la diversité des œuvres de l'esprit ! Pourquoi le fuir ?! Le livre électronique ne tue pas le livre papier, M. Beigbeder, il l'améliore !

Je ne sais plus quel blogueur disait qu'il espérait que le monde de l'édition n'allait pas commettre les mêmes erreurs que le monde de la musique vis-à-vis du numérique … Malheureusement, j'ai l'impression que si. Tant pis, on aura prévenu ...

Pour conclure : « on n'est pas couché » ( 😉 ) si l'on attend un changement des mentalités !

ÉDIT du 19/09/2011 à 17h50 : Ha ben décidément, c'est la saison ! Après M. Beigbeder, c'est au tour de M. Beineix de déclarer la guerre au numérique. Ironie du sort : celui qui souhaite qu'on arrête de faire l'amalgame entre diversité culturelle et exception culturelle fait l'amalgame entre numérique, jeunesse et téléchargement illégal et ne voit donc qu'une facette du numérique, comme je l'ai expliqué ci-dessus. Néanmoins, pour montrer à M. Beineix que je m'adapte à mon interlocuteur, je lui propose de consulter ceci : En 2010, le cinéma explose son record de 1967, sans Hadopi. La jeunesse et les moins jeunes qui s'opposent quand même à vos idées, n'ont pas perdu certaines notions comme vous dites : ils en proposent de nouvelles qui sont plus justes, plus humaines, plus équitables. Je m'arrête ici car les réponses contenues dans ce billet restent aussi valables pour les propos de M. Beineix.

Voir : La Quadrature du Net ? La "Dictature du Net" selon Beineix. Fin de l'édit.

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